sexta-feira, 14 de dezembro de 2012

Manhattan (Woody Allen, 1979)


Depuis son intervention face caméra au tout début d’Annie Hall, Allen n’hésite plus à mettre sa vie en scène dans ses films. Sauf que Manhattan, comme son titre et ses premiers plans l’indiquent, a aussi pour personnage la ville bien-aimée du réalisateur. Alors que défilent des vues de Manhattan magnifiées par le Scope et le noir et blanc, la voix d’Isaac Davis / Woody Allen se fait entendre : « Chapitre un. Il adorait New York City. Il l’idéalisait au-delà de toutes proportions (…) Chapitre un. Il était… aussi dur et aussi romantique que la ville qu’il aimait. Derrière ses lunettes à montures d’écailles il y avait le puissant pouvoir sexuel d’un chat sauvage. (…) New York était sa ville. Et le serait à jamais. »


Rhapsody In Blues égraine encore quelques notes tandis qu’un feu d’artifice illumine la skyline au loin. Malgré son besoin de paroles, Woody sait aussi faire parler la beauté des images. Comme à la fin du film, où les derniers mots de la jeune Mary (Mariel Hemingway), « crois en l’homme », cède la place à l’imposante cité et à sa plénitude. Allen, à l’époque, assurait qu’il ne pourrait jamais tourner ailleurs qu’à New York. Même si on sait qu’il s’est contredit dans ses opus plus récents, la sincérité de sa démarche à l’époque ne fait aucun doute.

Isaac Davis, donc, aime New York à la folie, veut écrire un livre, vient de plaquer son boulot d’écrivailleur comique, tente de détourner sa femme (Meryl Streep), qui l’a quitté pour une autre, du projet d’écrire un bouquin à propos de leur mariage, aime Tracy, à moins qu’il ne lui préfère Mary Wilke (Diane Keaton), mais Mary, elle, aime finalement son ami Yale Pollack (Michael Murphy). Petite plongée au sein de l’univers des intellectuels New Yorkais, qui savent parler d’art contemporain mais ne sauteraient pas d’un pont pour sauver un noyé. Allen livre une satire pince-sans-rire qui fut l'un de ses plus gros succès français, à croire que c'est les américains qui savent le mieux parler de nous ; à croire (voir la fin de Hollywood Ending) que l'on ne servirait qu'à assurer à Woody le succès au box-office.

Il faut dire qu'on n'avait jamais vu New York filmée comme cela, dans des plans larges où les personnages ne sont plus que des silhouettes, n'existant plus que par leurs voix présentes comme s'ils étaient au premier plan. Dans des lieux comme Central Park, un planétarium, le musée Guiggeheim, où les cadres précis et la lumière minutieuse rassemblent les personnages. La caméra et la voix d'Allen envahissent l'espace. Lors d'une séquence d'engueulade avec son ex-femme, l'enjeux sera en partie d’accéder au hors-champ, comme si laisser le décors vide derrière soi était encore un moyen d'en rappeler la pérennité au spectateur. La ville nous survivra.

[originellement publié dans Quartier Libre]

sexta-feira, 2 de novembro de 2012

Ilhabela #1




sexta-feira, 19 de outubro de 2012

XXI (Louise Labé)

Quelle grandeur rend l'homme vénérable ?
Quelle grosseur ? quel poil ? quelle couleur ?
Qui est des yeux le plus emmielleur ?
Qui fait plus tôt une plaie incurable ?

Quel chant est plus à l'homme convenable ?
Qui plus pénètre en chantant sa douleur ?
Qui un doux luth fait encore meilleur ?
Quel naturel est le plus amiable ?

Je ne voudrais le dire assurément
Ayant Amour forcé mon jugement
Mais je sais bien et de tant je m'assure,

Que tout le beau que l'on pourrait choisir,
Et que tout l'art qui aide la Nature,
Ne me sauraient accroître mon désir.

quarta-feira, 3 de outubro de 2012

La feijoada du bandejão


Le terme "bandera" (plateau) a donné lieu à un certain nombre de dérivés entrés dans la langue courante estudiantine : le substantif "bandejão" (restau U) ; le verbe "bandejar" (fait d'aller manger au bandejão, ce qui peut avoir lieu le midi ou le soir, mais pas le week-end, alors que j'ai entendu dire que certains bandejãos allaient jusqu'à proposer le petit dej' le dimanche matin !)

Le prix est au-delà de toute concurrence : R$2 par repas, gratuité pour les boursiers, avec immanquablement le "arroz e feijão" (riz et haricot), un plat de viande ou de poisson, du pain, de la salade, un dessert, des jus de fruits à volonté, du café à la sortie (pour donner une idée, le café est à R$1,20 à la cafet' de l'institut de philo, le pão des queijo à R$2, et il est difficile de trouver des jus de fruits naturels à moins de R$3). Je crois qu'il est possible de se resservir autant de fois qu'on le juge nécessaire, mais je n'ai pas encore tenté cette expérience probablement suicidaire s'il s'agit de faire quelque chose ensuite requérant de se déplacer. Il est également possible d'aller dans l'un des deux autres bandejãos qui, plus chics, proposent de vraies assiettes. Ce qui revient à tout mélanger avant même d'avoir commencé à manger, et je suis un peu snob pour ça, même si c'est également habituel dans les nombreux buffets au poids que l'on trouve un peu partout.

Vendredi dernier, déjeuner et dîner, c'était feijoada, événement absolument immanquable dont parlait toute l'université. J'avais mangé ma première feijoada brésilienne le lundi précédant, mais elle était végétarienne, il me fallait bien passer par cette étape importante de l'intégration à la culture brésilienne. J'ai survécu, un peu plus lourde après seulement.


segunda-feira, 24 de setembro de 2012

Barão Geraldo #1

Les lundi, mardi et mercredi matins, je vais à la fac à pied. Ce n'est pas très long, une demi-heure tout au plus, et je dois passer par la route de terre qui longe le quartier de Vila São João, puis marcher entre les arbres qui occupe le terre-plein d'une longue rue toute droite. Il y a un ypê jaune dont les fleurs tombées à terre font un tapis jaune ; aujourd'hui il a grêlé (mon premier orage, avec éclair et gens se précipitant à la fenêtre pour voir le ciel tomber) et je ne sais pas comment les fleurs seront demain. Des fleurs d'hiver... que peut être le printemps ?

 





Juste à côté de ma maison, un grand palmier tout droit et un immense cactus qui semble agiter les bras à son intention. Au fond, des fils électriques, qui parfois pendent jusqu'au sol sans que les gens ne s'en préoccupent plus que lorsqu'il s'agit de les éviter. Ce n'est pas visible sur la photo, mais la personne a qui appartient la maison sur la droite lave le trottoir devant chez elle, à grande eau, tous les matins. Il est heureux que les fils électriques ne pendent pas jusque là. Dans ma rue, les gens se contentent de passer le balais.
Je me perds encore sur le campus. Ceci n'en est que la version réduite, où il est facile de se rendre compte que je ne fréquente guère que la partie située à gauche de l'image. Les sciences humaines sont regroupées, art, philo et littérature côte-à-côte ; un peu plus loin déjà les langues ; et un peu plus loin encore, l'éducation.
J'ai tout de même fini par avoir une idée assez juste de tout ce qui se trouve au niveau du premier cercle. Le problème survient lorsqu'il s'agit de prendre la route qui s'engage vers le fond de la photo, et qui (l'image ne le dit pas) longe l'institut de biologie. Par là-bas, c'est le grand mystère, immense, avec ses banques et sa place de la paix, son hôpital et ses services étranges dont je ne suis pas parvenue à comprendre l'emploi, la dernière fois où cherchant désespérément la banque du Brésil, je me suis égarée en ces contrées inconnues. 
Un challenge avant la fin du semestre : ne plus se perdre dans Unicamp ?

Le coucher de soleil, un mardi soir où je sortais de mon cours à la Faculdade de Educação. J'ai eu de la chance, d'habitude le soleil disparaît si vite qu'il n'est pas possible de s'en rendre compte. 


quinta-feira, 20 de setembro de 2012

"La mise en scène chez Pierre Perrault" par Michel Marie

[à Unicamp, en avant-première sur la paraît-il à venir conférence parisienne]

Dans le cadre de la rétrospective Pierre Perrault organisée par l'association Balafon, comprenant en outre un colloque international à Belo Horizonte, ses films sous-titrés en portugais ont circulé à travers le Brésil pour arriver à l'espace culturel Casa do Lago d'Unicamp. Une conférence de Michel Marie, enseignant-chercheur rattaché à Paris 3 et venant de terminer un semestre de séminaires à Unicamp, est venu compléter la rétrospective.


J'ai donc eu l'occasion de voir Le règne du jour (1967) avec des sous-titres portugais (dont j'étais la seule à bénéficier malgré la rareté du fait - le spectateur francophone a accès à l'intégralité de l'oeuvre du cinéaste sur le site de l'Office National du Film). Je n'étais pas mécontente d'avoir les sous-titres à dire vrai, vu l'accent des protagonistes, qu'ils soient paysans québécois ou normands...


Pierre Perrault

Saisir la parole vécue
Dans le cinéma documentaire, à la différence du cinéma de fiction, la mise en scène n'est pas organisée à l'avance. Pour Pierre Perrault, « c'est la vie qui met en scène », non pas le cinéaste. Ce qui peut apparaître contradictoire, car il lui arrive de créer des situations de toute pièce – par exemple organiser une pêche qui n'a pas eu lieu depuis trente ans – mais cela dans le but de « filmer la parole vécue. » La situation, qu'il s'agisse de pêche, de chasse, de discussion politique, devient le moyen d'enregistrer un dialogue spontané. Alors que la fiction reproduit la vie par le biais de l'imaginaire, le « cinéma du vécu » enregistre la vie même. Le matériau est la vie, l'instrument le cinéma direct.
Pour cela, il faut savoir saisir l'occasion. Souvent le tournage d'un film devient, chez Perrault, l'occasion d'un autre : lorsqu'il filme Un pays sans bon sens, l'une des séquences deviendra Acadie, Acadie ; le matériau filmé des Montagniers permettra de réaliser le Pays de la terre sans arbres. Il faut donc garder une disponibilité entière aux hasards du tournage. Savoir attendre, c'est métaphoriquement ce qui se retrouve dans la plupart de ses films : le pêcheur, le chasseur, à l'égal du cinéaste, mettent en place un dispositif qui permet de tuer la proie, de capturer l'occasion, de saisir la situation.
Perrault ne filme jamais des entretiens. Le voyage en France de Le règne du jour, la construction de bateaux en bois, la chasse à l'orignal de La bête lumineuse sont autant d'occasions de faire naître la parole. Lors du tournage de Pour la suite du monde, le cinéaste raconte qu'alors qu'il est dans la cuisine d'Alexis Tremblay, avec son « sac de questions », arrive le fils de ce dernier : « au lieu d'obtenir une réponse, ou même deux réponses, j'enregistre un dialogue qui bien sûr abouti à une controverse. Un épisode de vie plus qu'un récit. Je ne suis plus dans le passé du récit, je suis dans le présent de la controverse. Je ne suis pas encore tout-à-fait dans la parole vécue, mais j'ai déjà un pied dans l'actualité, dans le présent de la parole. » Les protagonistes oublient la présence du cinéaste : « Je viens de découvrir un nouvel état de la parole : le dialogue. » Dans La bête lumineuse, le groupe des chasseurs n'est quasiment jamais vu chassant, mais chacun par contre parle beaucoup, se querelle, se chamaille, se provoque.

Le pays, le royaume
L'hypothèse créatrice qui traverse le cinéma de Perrault est celle du pays, du royaume. On en trouve la trace jusque dans les titres de ses films (Un pays sans bon sens, Un royaume vous attend), mais ce qui l'intéresse surtout est de trouver des personnages qui lui permettent de véhiculer cette idée. Dans Un pays sans bon sens, un biologiste de Québec, fédéraliste, oppose son point de vue à un francophone de l'Alberta qui, isolé dans cet état à majorité anglophone, est convaincu que les francophones doivent avoir un pays autonome.
Lorsque dans les années 1970 Perrault obtient des subventions de l'Office National du Film pour faire un documentaire sur un contesté barrage hydroélectrique (« Baie James »), le projet prend une toute autre tournure avec le désir du cinéaste de chercher « quelqu'un avec l'idée de royaume ». « Je ne filme jamais les gens que je n'aime pas », affirme-t-il, et visiblement les électriciens et les ingénieurs d'Hydroquébec ne satisfaisaient pas ses critères. Il rencontre un paysan qui s'attache à cultiver un morceau du Québec – un morceau du royaume – et c'est à partir de cette première rencontre que six ans de tournage mèneront à la réalisation de la série sur l'Abitibi (quatre films) et sur les Montagniers (deux films). « Le sentiment de conquête, la recherche du goût du royaume, je l'ai trouvé chez Maurice Lalancette », comme il le trouvera aussi, pour le cycle de l'Île-aux-Coudres, chez Alexis Tremblay et Grand Louis.

Le temps du montage
Le cinéaste choisi les protagonistes qu'il filme (même s'il affirme que ce sont eux qui choisissent), et il filme ensuite longuement : un an de tournage est nécessaire à Pour la suite du monde ; le cycle sur l'Abitibi et sur les Montagniers demandera dix ans au final. Le montage demande des mois, voire des années, pour passer d'une centaine d'heures de rush à deux heures de film. Perrault est convaincu que le montage permet de découvrir la vérité du tournage, qu'il n'existe qu'une seule façon de monter le film correctement. Le montage est la révélation du tournage. « Monter, c'est associer, dégager le contenu en vrac dans le tournage. Je fais le montage contenu dans le tournage. La vie se met en scène, le tournage se met en montage, il ne me reste plus qu'à obéir. »

terça-feira, 11 de setembro de 2012

São Paulo #3 (sculptures)

Dans le Parque da Luz, à côté de la Pinacoteca et en face du Museu da Lingua Porguesa, j'ai trouvé un immense collier de céramique. 

Les arbres brésiliens m'étaient pour la plupart inconnus jusqu'alors, et à part le très jaune et très reconnaissable îpe, je n'ai guère identifié que le palmier et le ceringueira, dont les branches semblent s'égoutter jusqu'au sol. J'ai ainsi vu quelqu'un jouer à se balancer à côté du parque Ibirapuera, il s'est élancé pour traverser une rue au bout de sa liane alors qu'une voiture arrivait - heureusement lentement. Toujours dans le Parque da Luz, avec au fond les toits de l'une des innombrables églises de São Paulo, et posant devant un autre exemple d'arbre inconnu, une statue du brésilien Brécheret. Courbes arrondies à la Matisse, mais en 3d, qui font penser à Bourdelle (qu'il a d'ailleurs fréquenté). "La porteuse de parfum" se trouvait aussi dans le parc ; l'une de ses versions peut être admirée dans le jardin de la reine du parc du Luxembourg. Mais j'imagine que Brécheret est surtout connu pour son "Monumento às Bandeiras", que je n'ai d'ailleurs pas vu, mais dont les photos font penser au "Monumento das Descobertas" qui regarde le Tage à la sortie de Lisbonne...

                                                                                                                                                                                                            D'une femme seule on passe à deux : elles contemplaient les promeneurs du Parque Ibirapuera, et je n'ai pas pu résister au déhanché gracieux de leurs ventres triangulaires. Je ne sais si c'est le contexte des élections ou le milieu estudiantin, mais tout le monde ici semble parler d'homosexualité. Le mariage, légal chez les voisins argentins (y compris avec adoption d'enfants, ce qui n'est pas le cas au Portugal par exemple, magique exemple d'inconstitutionnalité) ne semble pas près d'être promulgué ici, mais tout le monde en parle (y compris dans mes cours de portugais, où nous sommes censés débattre de la chose). 
À part ça, j'ai l'impression que les homo sont plus visibles, mais c'est peut-être jusque que les gens en général se tripotent et s'embrassent plus. Lors de la fête de la Beira Vaca j'ai pu observer un jeune couple qui suivait la foule dansante et avinée sans décoller leurs lèvres (et leurs corps) ; je ne suis pas parvenue à comprendre comment ils arrivaient à translater ainsi avec une telle grâce, sans avoir l'air de crabes. Ça doit être une caractéristique brésilienne.