Raùl ma poule est un film documentaire sur une librairie indépendante à Ivry, en région parisienne, "Envie de lire". Le lieu est atypique et fonctionne, grâce à la détermination des libraires à ne pas faire des lecteurs des clients ni du livre un produit. La dimension reste humaine et la qualité est au rendez-vous. Le docu donne l'idée d'une journée sur les lieux, entre les lecteurs de tous âges et les représentants, le café du matin et la caisse du soir.
Qu'est-ce que disait Godard exactement déjà ? Quelque chose comme : "Je crois que ce qu'il y a de plus extraordinaire à filmer, ce sont les gens qui lisent."
Réalisé par Anne-Lise Garat, Marie Henry, Mia
Kraitsovits-Pélage et Loeiz Perreux en 2011, dans le cadre des ateliers
cinéma de l'université Paris VII.
[Raùl ma poule sur Viméo]
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terça-feira, 19 de agosto de 2014
segunda-feira, 4 de agosto de 2014
O dia Mastroianni (João Paulo Cuenca, 2007)
"Est appelé "Mastroianni" (de Marcello, act. it., 1924-1996) le jour perdu en excursions festives à flâner en compagnies de belles filles [...]. Pour le "Jour Mastroianni" classique, le trio, les lunettes noires et, de préférence, le chapeau, sont essentiels. Certains lexicographes inclus également dans leurs définitions l'auto-panégérique compulsif, l'ingestion de dry martini et / ou de gin-tonic, des paris sur des courses de chevaux, de légères crises métaphysiques et la présence à des rondes ou à des fêtes auxquelles l'on n'a pas été auparavant invité."
* * *
Les chapitres du livre correspondent aux heures qui passent, et dans leurs intervalles se glissent des voix étranges, des introspections difficilement compréhensibles, un monde inaccessible. L'errance dure une journée et une nuit.
Le narrateur (Pedro Cassava), paraît tout savoir - à moins qu'il n'invente ? - et entraîne de bar en bar son ami Tomas Anselmo et sa compagne Maria. Ce sont des pique-assiettes opportunistes, des profiteurs de restaurant chics ; ils traînent dans un monde détaché de toute préoccupation qui ne soit sexuelle ou personnellement existentielle. On y croise des artistes errant eux aussi : un écrivain, une actrice sur le retour.
Les descriptions rappellent le monde cinématographique : découragement de s'aventurer dans un milieu fermé, suggestions et appels constant au connaissances cinéphiles du lecteur. À la fin du livre, le narrateur ferme les yeux et son monde, projeté, disparaît.
Le narrateur (Pedro Cassava), paraît tout savoir - à moins qu'il n'invente ? - et entraîne de bar en bar son ami Tomas Anselmo et sa compagne Maria. Ce sont des pique-assiettes opportunistes, des profiteurs de restaurant chics ; ils traînent dans un monde détaché de toute préoccupation qui ne soit sexuelle ou personnellement existentielle. On y croise des artistes errant eux aussi : un écrivain, une actrice sur le retour.
Les descriptions rappellent le monde cinématographique : découragement de s'aventurer dans un milieu fermé, suggestions et appels constant au connaissances cinéphiles du lecteur. À la fin du livre, le narrateur ferme les yeux et son monde, projeté, disparaît.
quarta-feira, 30 de julho de 2014
Comment la France ne veut pas voir le Timor
A Guerra de Beatriz (La Guerre de Beatriz), premier film Timorais, a été retiré de la programmation du festival de cinéma de Douarnenez par son producteur Lurdes Pires, en signe de protestation suite au refus de l'ambassade de France en Indonésie et au Timor Oriental d'accorder au co-réalisateur du film, Bety Reis, un visa pour l'Europe. L'ambassade française et le ministère des affaires étrangères ont également supprimé les subventions permettant payer les billets d'avion et les visa pour la France de Bety Reis, mais aussi d'autres dignitaires invités, parmi lesquels l'activiste nominé au prix Nobel Benny Wenda.
Quelle que soit la raison politique qui se cache derrière ce refus (A Guerra de Beatriz traite de l'occupation indonésienne durant laquelle entre 180 et 200 000 timorais ont trouvé la mort, et peut-être ne faut-il pas froisser l'image de Prabowo Subianto, candidat aux dernières élections indonésiennes, qui a participé au massacre de Kraras au Timor Oriental), il s'agit ici d'une attitude de censure et d'atteinte à la libre-circulation, en plus d'un refus de reconnaître le poids de l'histoire timoraise. Ou peut-être le poids du désintérêt de la France durant les vingt-quatre années d'occupation indonésienne.
Quelle que soit la raison politique qui se cache derrière ce refus (A Guerra de Beatriz traite de l'occupation indonésienne durant laquelle entre 180 et 200 000 timorais ont trouvé la mort, et peut-être ne faut-il pas froisser l'image de Prabowo Subianto, candidat aux dernières élections indonésiennes, qui a participé au massacre de Kraras au Timor Oriental), il s'agit ici d'une attitude de censure et d'atteinte à la libre-circulation, en plus d'un refus de reconnaître le poids de l'histoire timoraise. Ou peut-être le poids du désintérêt de la France durant les vingt-quatre années d'occupation indonésienne.
domingo, 13 de julho de 2014
Balibó (Robert Connoly, 2009)
Le film débute en 2009, 7 ans après l'indépendance du Timor
Oriental. Juliana (Bea Viegas), veuve, mère de 4 enfants, a accepté de témoigner de
ce qu'elle a vu de l'histoire de son pays durant l'occupation
indonésienne. Une première séquence la montre à l'époque actuelle, dans un univers quotidien peuplé
de tombes plus que de vivants et dont l'on devine la dureté. Son récit débute le jour de
l'invasion indonésienne, le 7 décembre 1975, 9 jours après que le
Fretilin (Front Révolutionnaire du Timor Oriental Indépendant) a déclaré
l'indépendance du pays.
Juliana se souvient d'avoir vu un homme qu'elle connaissait, et rapidement, l'histoire devient celle du journaliste australien Roger East (Anthony LaPaglia). Celui-ci s'est retrouvé au Timor en octobre 1975, invité par José Ramos Horta (Oscar Isaac) à venir diriger une agence de presse à Dili, mais beaucoup plus intéressé par le sort de cinq journalistes australiens portés disparus. En se lançant sur leurs traces, il découvre peu à peu les atrocités de l'armée indonésienne qui n'agit pas encore officiellement. Les cinq journalistes s'avèrent avoir été assassinés par des militaires indonésiens en civil, sans avoir le temps de faire parvenir en Australie les images des navires de guerre indonésiens croisant au large du Timor sans aucune autorisation. Roger East prend le parti de rester à Dili, où le surprendra la brutale invasion indonésienne. Et Juliana raconte donc, à la fin du film, comment elle l'a vu mourir.
La construction du film est volontairement émotive : le spectateur y est introduit par le flash-back initial d'une femme meurtrie et en pleurs, qui se souvient des violences dont elle a été témoin dans son enfance. Nous sommes donc des témoins innocents et impuissants, sans prise sur les événements. La caméra, souvent a l'épaule, tourne autour de l'émotion des personnages sans trop s'en approcher, en les incluant dynamiquement dans les mêmes plans que leurs macabres découvertes. La bande-son est composée de grands classiques de la chanson timoraise.
Les histoires enchâssées de Roger East et des cinq journalistes, qui alternent au cours du film, posent des questions (basiques) d'engagement de l'individu, de la place et du pouvoir de la presse, de la légitimité et du pouvoir de l'étranger. Et bien sûr, tendent à démontrer les exactions commises par les indonésiens (quoiqu'une scène où des soldats du Fretilin maltraite un "traître" tente de suggérer que la violence existe dans les deux camps), tout en distillant en arrière-plan une responsabilités des pouvoirs occidentaux (mise à disposition d'argent et d'armes ou non-intervention, le Fretilin étant opportunément accusée d'obédience marxiste).
Donner ainsi un aperçu d'une Histoire générale par le biais d'un épisode dramatique et dramatisable est une façon somme toute très classique de traiter le sujet, sans y impliquer le spectateur outre mesure. La perspective reste définitivement australienne, le public timorais mainstream ne devant pas être quantitativement très rentable... Mais le film a au moins le mérite d'évoquer une invasion et une occupation de 24 ans et 183 000 morts, sur lesquelles le reste du monde a largement fermé les yeux.
Juliana se souvient d'avoir vu un homme qu'elle connaissait, et rapidement, l'histoire devient celle du journaliste australien Roger East (Anthony LaPaglia). Celui-ci s'est retrouvé au Timor en octobre 1975, invité par José Ramos Horta (Oscar Isaac) à venir diriger une agence de presse à Dili, mais beaucoup plus intéressé par le sort de cinq journalistes australiens portés disparus. En se lançant sur leurs traces, il découvre peu à peu les atrocités de l'armée indonésienne qui n'agit pas encore officiellement. Les cinq journalistes s'avèrent avoir été assassinés par des militaires indonésiens en civil, sans avoir le temps de faire parvenir en Australie les images des navires de guerre indonésiens croisant au large du Timor sans aucune autorisation. Roger East prend le parti de rester à Dili, où le surprendra la brutale invasion indonésienne. Et Juliana raconte donc, à la fin du film, comment elle l'a vu mourir.
La construction du film est volontairement émotive : le spectateur y est introduit par le flash-back initial d'une femme meurtrie et en pleurs, qui se souvient des violences dont elle a été témoin dans son enfance. Nous sommes donc des témoins innocents et impuissants, sans prise sur les événements. La caméra, souvent a l'épaule, tourne autour de l'émotion des personnages sans trop s'en approcher, en les incluant dynamiquement dans les mêmes plans que leurs macabres découvertes. La bande-son est composée de grands classiques de la chanson timoraise.
Les histoires enchâssées de Roger East et des cinq journalistes, qui alternent au cours du film, posent des questions (basiques) d'engagement de l'individu, de la place et du pouvoir de la presse, de la légitimité et du pouvoir de l'étranger. Et bien sûr, tendent à démontrer les exactions commises par les indonésiens (quoiqu'une scène où des soldats du Fretilin maltraite un "traître" tente de suggérer que la violence existe dans les deux camps), tout en distillant en arrière-plan une responsabilités des pouvoirs occidentaux (mise à disposition d'argent et d'armes ou non-intervention, le Fretilin étant opportunément accusée d'obédience marxiste).
Donner ainsi un aperçu d'une Histoire générale par le biais d'un épisode dramatique et dramatisable est une façon somme toute très classique de traiter le sujet, sans y impliquer le spectateur outre mesure. La perspective reste définitivement australienne, le public timorais mainstream ne devant pas être quantitativement très rentable... Mais le film a au moins le mérite d'évoquer une invasion et une occupation de 24 ans et 183 000 morts, sur lesquelles le reste du monde a largement fermé les yeux.
domingo, 24 de março de 2013
Deux têtes folles (Quine, 1964)
Déjà dans L'adorable
Voisine (1958), Richard
Quine pratiquait avec humour l'auto-dérision en associant son nom
avec la statuette la plus minuscule du générique. Il en profitait
aussi pour récupérer le couple Novak/Stewart qui s'aimaient
vaporeusement dans l'univers quotidien de Vertigo
(1958 idem),
histoire d'inverser les choses et de placer dans un univers magique
et incroyable des amants enfin palpables.
Quelques années plus
tard, Quine ne se joue plus d'un film mais de l'intégralité du
système hollywoodien. Il faut dire que la décennie méritait un
retour, et qu'entre la fin de l'âge d'or et le renouveau du nouvel
Hollywood il y avait à faire. Et puis la Nouvelle Vague française
inspirait beaucoup – l'action se situe donc, comme le titre anglais
l'indique (Paris When it Sizzles), à Paris.
Audrey Hepburn joue une
simple secrétaire, engagée par William Holden pour taper le
scénario auquel il est supposé travailler depuis des mois alors
qu'il n'a que des feuilles blanches à lui proposer à son arrivée.
Mais qu'importe : un peu de persuasion suffit, et sous les yeux
émerveillés de la jeune dactylo il ne fait bientôt aucun doute que
le garçon et la fille se rencontrent en page quatre, que le premier
rebondissement a lieu en page six et le premier baiser en treize. Il
suffit de remplir les pages blanches étalées par terre dans un
soucis de précision géographique et temporelle.
C'est bien plus drôle
qu'un film de la Nouvelle Vague, nous confiera Audrey qui en a tapé
d'autres.
Les deux personnages
s'attellent donc à la tâche, et de retours rapides en
rebondissement, de ratés en propositions loufoques, ils tâchent
d'écrire le fameux scénario. Ils s'y mettent en scène, un peu,
puis beaucoup. Ça passe par tous les genres hollywoodiens, et Audrey
avinée ira jusqu'à proposer d'être poursuivie par un vampire avant
de s'échapper en avion... Holden, lui, renonce dès le début à
remplir un Paris du quatorze juillet avec des inspecteurs en
gabardines, mais il ne rechigne pas à ce que son héros s'aventure
sur les plateaux désertés d'un studio français pour y voler les
bobines d'un film prêt à sortir. On a donc droit à la traversée
de la jungle emplie de bêtes féroces et, censure oblige, à la
partie de tric-trac survenant immanquablement au moment où le héros
allait se jeter sur le lit avec une héroïne peu vêtue.
Scénario ficelé avec
adresse qui s'interroge sur le credo hollywoodien : pour ne citer que
Minnelli, « le monde est une scène, et la scène est un monde
de divertissement ». Mais si chez Minnelli on est heureux en
faisant le clown, chez Quine la réalité quoiqu'animée par la
fiction prévaut. Unfaithfully Yours proposait la même
chose : passer par la thérapie de la fiction pour reconnaître que
la réalité a ses bons côtés. Chez Quine, l'amour prévaut aussi,
et basé sur l'illusion il finit par voler de ses propres ailes.
segunda-feira, 18 de março de 2013
Duel (Spielberg, 1971)
Initialement destiné
à la télévision (1971), le premier long-métrage de Spielberg
obtiendra le succès et les 15 minutes supplémentaires nécessaires
à sa sortie dans les salles obscures (1973). Un script résumé en
quelques mots, adapté de la nouvelle éponyme de Richard Matheson
dénichée au milieu d'un Playboy, et pourtant Duel tient
le spectateur en haleine, Spielberg en profitant déjà pour
développer quelques-uns des sujets majeurs de son futur cinéma.
David
Mann (Dennis Weaver) (ce même « John Do » cher
à Capra, que devient Indiana Jones en chaussant ses lunettes) croit
que sa journée va se dérouler comme toutes les autres, et que sa
petite voiture rouge le conduira sans histoire à sa destination.
Mais le voilà pris en chasse par un truck menaçant,
arborant les plaques d'immatriculations de ses précédentes victimes
comme autant de marques à la crosse d'un revolver... Le
chassé-croisé s'engage, et le camion ahanant sa noire fumée
devient un prédateur que la longue focale et les caméra sur
trépieds bas n'ont de cesse de rendre plus rapide. Bip-Bip et le
coyote, un peu. Et les seventies, c'est sûr, il n'y a qu'à voir le
grain de l'image et la façon dont les véhicules collent au décors.
Fidèle
à l'adage de Tourneur qui fit La Féline avant
lui, Spielberg pour mieux faire sentir le danger ne montrera que les
santiags du camionneur, et jamais sont visage. A défaut, celui de
David Mann envahit l'écran, de plus en plus déformé par la courte
focale à mesure que la menace du camion se précise, et que la
bande-son est envahie par sa voix-off paniquée. Pas de bol pour lui,
tous les clients du bar où il s'arrête portent des santiags, et le
travelling suivra son incertitude et sa détresse (presque) jusqu'à
ce qu'il aperçoive le camion démarrant derrière la vitre... Loupé,
une fois de plus.
L'affrontement
n'aura donc lieu que sur la route : entre la vaillante petite voiture
au niveau de laquelle la caméra se place dès le début du film, et
le truck mal dissimulé
derrière un virage, dont le pare-brise a des marques d'essui-glace
en forme d'yeux et un radiateur à dents pointues... Un monstre
mécanique auquel fera suite 4 ans plus tard celui, aquatique, des
Dents de la mer.
D'ailleurs, le cri d'agonie du camion est le même que celui du
requin, qui est le même que celui du T-Rex.
David
Mann surexcité et enfin vainqueur se découpera en noir sur le
soleil couchant, prêt à retourner au néant pro-filmique dont il
est issu, c'est-à-dire le noir complet des premières secondes du
film, précédant l'ouverture de la porte du garage (La
prisonnière du désert
avez-vous dit ?). C'est-à-dire aussi à sa vie de tous les jours,
celle où sa femme le mène à la baguette, où la radio le lui
confirme sarcastiquement, où la moindre mégère prend plaisir à
l'enfermer dans le surcadrage de la porte ouverte d'une machine à
laver. Cette journée aura au moins appris à David Mann ce que l'on
risque à souhaiter que son quotidien soit bouleversé – et ce film
aura au moins appris au spectateur ce que Spielberg, avec 15 jours de
tournage et une audace rare, pouvait proposer comme premier
long-métrage.
quinta-feira, 10 de janeiro de 2013
Terra de Sombra
Deux versions du film de danse réalisé avec Aline, ma colloc', pour un projet dans le cadre de son cursus (on envisage de changer la musique parce que ni l'une - celle avec de la musique composée par des élèves de l'Unicamp - ni l'autre - Philip Glass - des versions ne nous paraissent satisfaisantes)
http://www.youtube.com/watch?v=Oqfjl_GRVcs
http://www.youtube.com/watch?v=u4P7-1LGQBU
http://www.youtube.com/watch?v=Oqfjl_GRVcs
http://www.youtube.com/watch?v=u4P7-1LGQBU
sexta-feira, 14 de dezembro de 2012
Manhattan (Woody Allen, 1979)
Depuis
son intervention face caméra au tout début d’Annie
Hall, Allen n’hésite plus à mettre
sa vie en scène dans ses films. Sauf que Manhattan,
comme son titre et ses premiers plans l’indiquent, a aussi pour
personnage la ville bien-aimée du réalisateur. Alors que défilent
des vues de Manhattan magnifiées par le Scope et le noir et blanc,
la voix d’Isaac Davis / Woody Allen se fait entendre :
« Chapitre un. Il adorait New York City. Il l’idéalisait
au-delà de toutes proportions (…) Chapitre un. Il était… aussi
dur et aussi romantique que la ville qu’il aimait. Derrière ses
lunettes à montures d’écailles il y avait le puissant pouvoir
sexuel d’un chat sauvage. (…) New York était sa ville. Et le
serait à jamais. »
Rhapsody
In Blues égraine encore quelques notes
tandis qu’un feu d’artifice illumine la skyline au loin. Malgré
son besoin de paroles, Woody sait aussi faire parler la beauté des
images. Comme à la fin du film, où les derniers mots de la jeune
Mary (Mariel Hemingway), « crois en l’homme », cède la
place à l’imposante cité et à sa plénitude. Allen, à l’époque,
assurait qu’il ne pourrait jamais tourner ailleurs qu’à New
York. Même si on sait qu’il s’est contredit dans ses opus plus
récents, la sincérité de sa démarche à l’époque ne fait aucun
doute.
Isaac Davis,
donc, aime New York à la folie, veut écrire un livre, vient de
plaquer son boulot d’écrivailleur comique, tente de détourner sa
femme (Meryl Streep), qui l’a quitté pour une autre, du projet
d’écrire un bouquin à propos de leur mariage, aime Tracy, à
moins qu’il ne lui préfère Mary Wilke (Diane Keaton), mais Mary,
elle, aime finalement son ami Yale Pollack (Michael Murphy). Petite
plongée au sein de l’univers des intellectuels New Yorkais, qui
savent parler d’art contemporain mais ne sauteraient pas d’un
pont pour sauver un noyé. Allen livre une satire pince-sans-rire qui
fut l'un de ses plus gros succès français, à croire que c'est les
américains qui savent le mieux parler de nous ; à croire (voir la
fin de Hollywood Ending)
que l'on ne
servirait qu'à assurer à Woody le succès au box-office.
Il
faut dire qu'on n'avait jamais vu New York filmée comme cela, dans
des plans larges où les personnages ne sont plus que des
silhouettes, n'existant plus que par leurs voix présentes comme
s'ils étaient au premier plan. Dans des lieux comme Central Park, un
planétarium, le musée Guiggeheim, où les cadres précis et la
lumière minutieuse rassemblent les personnages. La caméra et la
voix d'Allen envahissent l'espace. Lors d'une séquence d'engueulade
avec son ex-femme, l'enjeux sera en partie d’accéder au
hors-champ, comme si laisser le décors vide derrière soi était
encore un moyen d'en rappeler la pérennité au spectateur. La ville
nous survivra.
[originellement publié dans Quartier Libre]
quinta-feira, 20 de setembro de 2012
"La mise en scène chez Pierre Perrault" par Michel Marie
[à Unicamp, en avant-première sur la paraît-il à venir conférence parisienne]
Dans le cadre de la rétrospective Pierre Perrault organisée par l'association Balafon, comprenant en outre un colloque international à Belo Horizonte, ses films sous-titrés en portugais ont circulé à travers le Brésil pour arriver à l'espace culturel Casa do Lago d'Unicamp. Une conférence de Michel Marie, enseignant-chercheur rattaché à Paris 3 et venant de terminer un semestre de séminaires à Unicamp, est venu compléter la rétrospective.
J'ai donc eu l'occasion de voir Le règne du jour (1967) avec des sous-titres portugais (dont j'étais la seule à bénéficier malgré la rareté du fait - le spectateur francophone a accès à l'intégralité de l'oeuvre du cinéaste sur le site de l'Office National du Film). Je n'étais pas mécontente d'avoir les sous-titres à dire vrai, vu l'accent des protagonistes, qu'ils soient paysans québécois ou normands...
Dans le cadre de la rétrospective Pierre Perrault organisée par l'association Balafon, comprenant en outre un colloque international à Belo Horizonte, ses films sous-titrés en portugais ont circulé à travers le Brésil pour arriver à l'espace culturel Casa do Lago d'Unicamp. Une conférence de Michel Marie, enseignant-chercheur rattaché à Paris 3 et venant de terminer un semestre de séminaires à Unicamp, est venu compléter la rétrospective.
J'ai donc eu l'occasion de voir Le règne du jour (1967) avec des sous-titres portugais (dont j'étais la seule à bénéficier malgré la rareté du fait - le spectateur francophone a accès à l'intégralité de l'oeuvre du cinéaste sur le site de l'Office National du Film). Je n'étais pas mécontente d'avoir les sous-titres à dire vrai, vu l'accent des protagonistes, qu'ils soient paysans québécois ou normands...
![]() |
| Pierre Perrault |
Saisir la parole vécue
Dans le cinéma
documentaire, à la différence du cinéma de fiction, la mise en
scène n'est pas organisée à l'avance. Pour Pierre Perrault,
« c'est la vie qui met en scène », non pas le cinéaste.
Ce qui peut apparaître contradictoire, car il lui arrive de créer
des situations de toute pièce – par exemple organiser une pêche
qui n'a pas eu lieu depuis trente ans – mais cela dans le but de
« filmer la parole vécue. » La situation, qu'il s'agisse
de pêche, de chasse, de discussion politique, devient le moyen
d'enregistrer un dialogue spontané. Alors que la fiction reproduit
la vie par le biais de l'imaginaire, le « cinéma du vécu »
enregistre la vie même. Le matériau est la vie, l'instrument le
cinéma direct.
Pour cela, il faut savoir
saisir l'occasion. Souvent le tournage d'un film devient, chez
Perrault, l'occasion d'un autre : lorsqu'il filme Un pays
sans bon sens, l'une des
séquences deviendra Acadie, Acadie ;
le matériau filmé des Montagniers
permettra de réaliser le Pays de la terre sans arbres.
Il faut donc garder une disponibilité entière aux hasards du
tournage. Savoir attendre, c'est métaphoriquement ce qui se retrouve
dans la plupart de ses films : le pêcheur, le chasseur, à
l'égal du cinéaste, mettent en place un dispositif qui permet de
tuer la proie, de capturer l'occasion, de saisir la situation.
Perrault
ne filme jamais des entretiens. Le voyage en France de Le
règne du jour, la construction
de bateaux en bois, la chasse à l'orignal de La bête
lumineuse sont autant
d'occasions de faire naître la parole. Lors du tournage de Pour
la suite du monde, le cinéaste
raconte qu'alors qu'il est dans la cuisine d'Alexis Tremblay, avec
son « sac de questions », arrive le fils de ce dernier :
« au lieu d'obtenir une réponse, ou même deux réponses,
j'enregistre un dialogue qui bien sûr abouti à une controverse. Un
épisode de vie plus qu'un récit. Je ne suis plus dans le passé du
récit, je suis dans le présent de la controverse. Je ne suis pas
encore tout-à-fait dans la parole vécue, mais j'ai déjà un pied
dans l'actualité, dans le présent de la parole. » Les
protagonistes oublient la présence du cinéaste : « Je
viens de découvrir un nouvel état de la parole : le
dialogue. » Dans La bête lumineuse,
le groupe des chasseurs n'est quasiment jamais vu chassant, mais
chacun par contre parle beaucoup, se querelle, se chamaille, se
provoque.
Le
pays, le royaume
L'hypothèse
créatrice qui traverse le cinéma de Perrault est celle du pays, du
royaume. On en trouve la trace jusque dans les titres de ses films
(Un pays sans bon
sens, Un royaume vous attend),
mais ce qui l'intéresse surtout est de trouver des personnages qui
lui permettent de véhiculer cette idée. Dans Un
pays sans bon sens,
un biologiste de Québec, fédéraliste, oppose son point de vue à
un francophone de l'Alberta qui, isolé dans cet état à majorité
anglophone, est convaincu que les francophones doivent avoir un pays
autonome.
Lorsque dans les années 1970 Perrault obtient des subventions de
l'Office National du Film pour faire un documentaire sur un contesté
barrage hydroélectrique (« Baie James »), le projet
prend une toute autre tournure avec le désir du cinéaste de
chercher « quelqu'un avec l'idée de royaume ». « Je
ne filme jamais les gens que je n'aime pas », affirme-t-il, et
visiblement les électriciens et les ingénieurs d'Hydroquébec ne
satisfaisaient pas ses critères. Il rencontre un paysan qui
s'attache à cultiver un morceau du Québec – un morceau du royaume
– et c'est à partir de cette première rencontre que six ans de
tournage mèneront à la réalisation de la série sur l'Abitibi
(quatre films) et sur les Montagniers (deux films). « Le
sentiment de conquête, la recherche du goût du royaume, je l'ai
trouvé chez Maurice Lalancette », comme il le trouvera aussi,
pour le cycle de l'Île-aux-Coudres, chez Alexis Tremblay et Grand
Louis.
Le
temps du montage
Le
cinéaste choisi les protagonistes qu'il filme (même s'il affirme
que ce sont eux qui choisissent), et il filme ensuite longuement :
un an de tournage est nécessaire à Pour
la suite du monde ;
le cycle sur l'Abitibi et sur les Montagniers demandera dix ans au
final. Le montage demande des mois, voire des années, pour passer
d'une centaine d'heures de rush à deux heures de film. Perrault est
convaincu que le montage permet de découvrir la vérité du
tournage, qu'il n'existe qu'une seule façon de monter le film
correctement. Le montage est la révélation du tournage. « Monter,
c'est associer, dégager le contenu en vrac dans le tournage. Je fais
le montage contenu dans le tournage. La vie se met en scène, le
tournage se met en montage, il ne me reste plus qu'à obéir. »
sábado, 8 de setembro de 2012
Nome Proprio (Murilo Sales, 2007)
Le film date de 2007 mais se passe en 2001, à l'époque des connections internet qui faisaient encore des bruits de connections téléphoniques. La personnage principale (Camila, interprétée par Leandra Leal) est une nerd jusqu'aux bouts de ses ongles peints en noir. Elle ne se balade jamais sans son ordinateur de boulot, même si elle se fait jeter par tous les mecs avec qui elle couche. L'ambiance claustro du film est transmise par la musique, le monologue intérieur entrecoupé du son du clavier, le fait qu'absolument tout se passe en intérieur (à l'exception d'une scène à Copacabana, le plan le plus "ouvert" doit être celui où une fenêtre donne sur l'avenida Paulista), les jeux de lumière blafarde. La trame narrative se résume à pas grand chose - Camila rencontre des hommes et en souffre, tout en écrivant son blog et en tentant d'en faire un livre. Elle n'a quasiment pas de relations humaines réelles durables. Au bout du compte, même son grand ami clavardeur, en apparaissant réellement, viendra briser la fiction qu'elle s'est créée et à travers laquelle elle s'imagine le monde. Logiquement, elle se dédouble à la fin du film : celle qui écrit et celle qui vit (souffre) en se conformant à se conformant à ce que l'autre écrit.
Difficile de lui donner un âge, entre l'éternelle adolescente incapable de sortir de la gangue de fiction qu'elle s'est créée, et la femme adulte désirante et désirée qui montre son corps et sa sexualité.
Côté technique, c'est tout de même pas mal foutu dans la mesure où il ne se passe pas grand chose et que ça pourrait vraiment devenir lassant ; mais il y a des angles de caméra bien appuyé qui soulignent l'expressivité des plans, pas mal de gros plans mouvants aussi, en accord avec les émotions fluctuante de la personnage, comme au tout début où l'on se retrouve in medias res dans un remballage d'affaires violent et mouvementé.
Le film est curieux, je ne sais pas trop comment me positionner vis-à-vis de lui, parce qu'il est extrêmement limité de par son sujet et laisse carrément dans l'expectative, les 15-30 premières minutes, de "est-ce qu'il va se passer quelque chose" (de plus que Camila tomber amoureuse, faire des dépressions alcoolisées et médicamenteuses, écrire des mails, attendre les réponses ?) Il évoque évidemment l'univers de l'informatique où tout passe à travers internet, mais je ne sais pas si j'ai d'autres films du même genre en tête.
sábado, 18 de agosto de 2012
quinta-feira, 21 de junho de 2012
Ce cher mois d'août - Miguel Gomes - 2008
Réalisation :
Miguel Gomes
De par tous les hameaux et les
villages du Portugal, août est le mois des festivités, la période
où tous ceux qui étaient partis à l'étranger ou dans les villes
du littoral reviennent « à la terre » passer leurs
vacances. Des bals populaires, des processions, des fêtes mémorables
sont organisés, pendant que le pays, assommé par une chaleur
ardente, brûle sous des feux constants. Voilà la réalité qui, dès
le début, a été à la base de Ce
cher mois d'août. Le
film est centré sur la région d'Arganil, zone à proximité de la
ville de Coimbra où le réalisateur possède une maison de famille
et où il passe toujours ses vacances, faisant ainsi partie de ce
mouvement migratoire qui se met en branle tous les ans en direction
de l'intérieur du Portugal.
Scénario :
Miguel Gomes, Mariana Ricardo, Telmo Churro
Photographie :
Rui Poças
Assistant
caméra : Lisa
Persson
Montage :
Telmo Churro, Miguel Gomes
Son :
Vasco Pimentel
Arrangements
musicaux : Mariana
Ricardo
Montage
son : Miguel
Martins, António
Lopes
Décoration,
costume :
Bruno Duarte
Mixage :
António
Lopes
Interprétation :
Sónia
Bandeira (Tânia), Fábio
Oliveira (Hélder), Joaquim Carvalho (Domingos, producteur de
cinéma), Manuel Soares (Celestino), Andreia Santos (Lena), Armando
Nunes (Gomes), Emmanuelle Fèvre (Fátima),
Diogo Encarnação (Eric), Maria Albarran (Rosa Maria), Nuno Mata
(médecin), Bruno Lourenço, Paulo Moleiro, Acácia
Garcia, Luís
Marante.
Production :
O Som e a Fúria,
Shellac Sud
Producteurs :
Luís
Urbano, Sandro Aguilar
Co-producteurs :
Thomas Ordonneau
Directeur
de production :
Luís
Urbano
Chef
de production :
Patrícia
Almeida
Coordonateur
de production :
Cristina Almeida
Mais le désir de faire le
portrait de cette région, avec ses fêtes et ses concerts estivaux,
n'a pas été le seul point de départ du film. Ayant déjà commencé
à écrire le scénario en 2005, de concert avec Madalena Ricardo,
collaboratrice avec qui il travaille depuis son premier court-métrage
et qui assure les fonctions les plus variées – étant ici
co-scénariste, mais aussi responsable des arrangements musicaux –,
Miguel Gomes désirait réaliser un film qui enregistrât cette
ambiance où la musique joue un rôle fondamental. Mais il prétendait
l'aborder selon l'angle d'une histoire fictionnelle, c'est-à-dire
dans le contexte d'un « mélodrame » sur les amours
d'été, au sein d'un groupe de musique populaire, d'un « trio
incestueux » qui aurait compté une jeune chanteuse, son père,
et son cousin récemment arrivé de la grande ville. D'après ce que
le réalisateur raconte dans une interview, une scène dont il a été
témoin – lors de l'un de ces nombreux bals d'été qui ont lieu
dans presque tout le pays – serait à l'origine du projet.
Cependant, déjà avant la fin de
l'écriture du scénario, la production s'est complexifiée, et ce
qui devait être une histoire relativement homogène et linéaire
s'est rapidement transformé en quelque chose de plus complexe. À la
vérité, la linéarité et l'homogénéité ne sont pas les
caractéristiques qui décrivent le mieux les films de Gomes. Ils se
divisent habituellement en plusieurs parties, avec des
caractéristiques relativement différentes, comme pour le
court-métrage Cantique
des créatures, ou
même dans son unique autre long-métrage, La gueule que tu mérites. Cela
constitue une marque qui d'une certaine façon, passe de film en
film, de même qu'une communauté de thèmes et de participants. Mais
si Cantique des
créatures ou La gueule que tu mérites – film
sur la condition de trentenaire avec une atmosphère assez
« régressive », connotée par des jeux et des
plaisanteries de plusieurs hommes adultes qui se rassemblent dans une
maison au milieu de la forêt – mettaient déjà en évidence cette
hybridité (les premières minutes de Le
visage que tu mérites
se distinguent clairement du reste) en intégrant la division dans
leurs structures, Ce
cher mois d'août suit
le même chemin, mais avec quelques différences. Face aux divisions
plus explicites des films initiaux, qui reposent sur une
bipolarisation claire, Ce
cher mois d'août
prend à contrepied le déroulement linéaire en proposant plusieurs
lignes narratives de façon simultanée, qui se dessinent ou se
diluent graduellement pour donner naissance à d'autres. Cette
subtilité est d'ailleurs un des traits les plus intéressant et
original du film, offrant au montage un rôle déterminant dans sa
construction.
Des problèmes de manque de
financement, à la veille du tournage d'un projet apparemment « plus
conventionnel », ont ainsi déterminé la reformulation de
l'idée de base en donnant naissance au film que nous voyons
aujourd'hui et qui, dans l'une de ses nombreuses parties, fait le
portrait du processus de production lui-même. Et c'est en ce sens
(mais aussi en d'autre moins évidents) que Ce
cher mois d'août est
un exemple parfait du célèbre aphorisme de Godard : « Tous
les grands films de fiction tendent au documentaire, comme tous les
grands documentaires tendent à la fiction. [...] Et qui opte à fond
pour l'un trouve nécessairement
l'autre au bout du chemin. »
En
empruntant ces termes, nous ne pouvons nous empêcher de rappeler que
la polarisation documentaire / fiction est la question qui a occupé
le plus d'espace dans les discussions à propos de Ce
cher mois d'août. C'est
aussi celle qui a alimenté une grande partie des discussions sur
quelques-uns des meilleurs films qui ont été faits ces dernières
années. Et, comme le clarifie le réalisateur même : « Je
n'ai jamais eu l'intention de réaliser un documentaire et une
fiction, et du reste je crois que le résultat n'est pas un
« documentaire + fiction », ni un « documentaire
versus fiction ». Le film est ce qu'il est en fonction des
circonstances de sa production. » Ce qui durant presque une
heure s'apparente à un « documentaire » portant sur les
groupes qui jouent dans l'intérieur du Portugal et sur ses
habitants, commence à se mélanger lentement avec un mélodrame
d'été ainsi qu'avec une supposé dimension de témoignage de sa
propre production qui, en réalité, tient beaucoup de la fiction. À
la suite d'une première « partie » filmée pendant l'été
2006 en 16 mm (transposé en 35 mm) qui montre les fêtes des
villages, tout le fil rouge sera retravaillé de façon à traduire
l'impasse de la production. C'est cela que nous voyons : des
habitants de la zone interviewés dans une première partie qui vont
se transformer en personnages fictionnels ; des membres de
l'équipe technique qui vont devenir des acteurs (le cas le plus
révélateur est celui du directeur de production Joaquim Carvalho,
qui interprète le rôle du père de Tânia) ; une équipe
entière qui simule la construction d'un film (Miguel Gomes discute
avec son producteur quant à la nécessité d'un casting,
alors que dans la réalité on comprend que les « acteurs »
ont déjà été choisis) ; tout cela faisant ainsi converger
les différents niveaux du film dans une même direction.
Entre
les prestation de (et sur) Paulo « Moleiro », personnage
célèbre de la région, et le mélodrame d'un amour estival, ponctué
par des chansons légères, qui soulignent la progression des
sentiments des différents personnages en transformant le film en un
musical, se dresse le pont de Coja sur la rivière Alva, d'où vient
Paulo, et où s'embrassent les deux jeunes amoureux dans un plan
impressionnant. Ce pont est un témoignage clair de la condition qui
traverse tout le film, qui unit ses divers éléments, et qui lui
confère toute sa force.
Joana Ascensão [trad. Piera Simon]
quarta-feira, 13 de junho de 2012
Déambulations cannoises [eXsitu, juin 2012]
Les
limos et l'officiel
Descendre
à Cannes en prenant le train de nuit, c'est déjà avoir la
possibilité de se réveiller devant un écran : celui,
transparent, derrière lequel le soleil se lèves et éclabousse de
rouge les falaises émergeant des eaux bleus de la Méditerranée. On
a suffisamment parlé des relations entre le 7ème Art et les
déplacements ferroviaires. Mais une fois à Cannes, le petit train
qui longe la Croisette est monté sur pneu. Ce sont les voitures
noires et luisantes du festival qui font pulser pour quelques jours,
silencieusement, ce cœur de la cinéphilie mondiale. Et il faut
rentrer dans les salles pour savoir ce qui se passe derrière leurs
vitres fumées, puisque les voitures de luxe sont à l'honneur dans
cette édition du festival de Cannes.
Dans
Cosmopolis de Cronenberg, par exemple : le
film, adapté du livre éponyme de l'auteur américain DeLillo, se
passe en effet intégralement à l'intérieur d'une limousine –
« limo », selon l'expression
même du réalisateur. La voiture joue son rôle d'écran ambulant
dont ne sort pas le personnage joué par Robert Pattinson, magna de
la finance dirigeant le monde de l'offre et de la demande. Le film
contemporain (tiré du livre prophétique de DeLillo) montre
comment le dialogue et la capacité à être chez soi partout, même
en mouvement, peuvent permettre de diriger le monde.
Le
diriger – ou le transmettre. C'est en tout cas la
thèse de On the Road, puisque seule la vadrouille
auto-stoppeuse à travers les grands espaces américains semble
permettre au personnage principal, aspirant écrivain, d'écrire son
époque. Mais l'adaptation du livre de Kerouac a beau avoir trouvé
en Walter Salles l'idéal amoureux de road movies – puisqu'il
s'était déjà essayé au genre avec Carnet de Voyage en 2004
ou Central do Brasil en 1998 –, le réalisateur ne parvient
à insuffler au film qu'une nostalgie post-adolescente quelque peu
simplette, sans rendre justice à l'enthousiasme littéraire,
révolutionnaire, vivifiant et complexe de la Beat Generation.
Le réalisateur brésilien s'est adapté sans réelle nuance à
toutes les errances (bus, moto, stop ou voiture) existentialistes de
ses personnages, partis à la découverte de leur nature profonde :
qu'il s'agisse d'Ernesto Guevara se découvrant Che révolutionnaire
sur les routes de la Bolivie ; de Josué partant à la recherche
de sa famille dans le sertão brésilien ; ou de Sal
finissant enfin par se mettre à écrire, trouvant (comme Proust dont
La Recherche traverse pesamment le film), son sujet. Il n'y a
cependant pas que des mauvais côtés à ce film qui donne
nostalgiquement envie de parcourir les grands espaces américains des
années 50, et d'en redécouvrir les enflammés et désespérés
écrivains qui en furent les témoins. Le brio des envolées de
caméra laisse pantois, même si la maestria paraît parfois vaine.
Et puis l'oeuvre filmique se permet tout de même de réfléchir sur
son rapport à l'écriture : s'ouvrant sur un écran noir et une
chanson a capela, le film se clôt sur les derniers mots que
Kerouac a écrit sur le fameux rouleau où il a rédigé On The
Road d'un seul paragraphe. De
l'oral à l'écrit, de l'absence d'image à l'image de l'écriture,
avec au milieu la vie – le mouvement, la route.
L'Amérique
du Sud en lenteur et en politique
Ces
films motorisés cependant font partie du côté sélectif de la
Croisette – que votre humble serviteur non accréditée préfère
aller voir en métro à Paris, histoire d'être autorisée à entrer
dans la salle. Cannes a beau être un festival gratuit, il vaut en
effet mieux avoir joué dans un film pour pouvoir entrer dans le
Palais des Festival en foulant le prestigieux tapis rouge. Le simple
péquin reste au bas des marches, où il ne s'agit pourtant pas de
négliger de réserver la place de son escabeau. À moins qu'il ne se
contente de regarder la restransmission de la cérémonie, en
s'intéressant vaguement au palmarès d'une année bien peu
surprenante... Heureusement que Cannes Cinéphiles propose,
dans des salles moins centrales et moins courues, des programmations
tout à fait passionnantes, depuis la Quinzaine des Réalisateurs à
la Semaine de la Critique, en passant par la programmation de l'Acid,
du festival des Antipodes ou Visions Sociales. Des films issus
d'horizons extrêmement différents, qu'il s'agisse de géographie,
de culture, de style ou de propos.
On
peut par exemple voir cinq jeunes délinquants argentins de Los
Salvajes errants (à pied) dans des plaines
désertiques, tuant tout ce qui sur leur passage menace leur survis,
et devenant peu-à-peu aussi violemment proche de la nature qu'ils le
sont naturellement de la violence. La musique des deux frères
Chotsourian – électro assourdi et grésillante sur fond de samples
entêtants – procure au film une mystérieuse et sombre atmosphère.
Elle soutient l'oppression que la proximité des corps et leur
enfermement dans l'absence de profondeur de champ produit à l'image.
Pourtant, la caméra de Julián Apezteguia,
glissant avec grâce et lenteur sur l'espace de végétaux hostiles,
a autant de mérite à borner dans un paysage l’exiguïté d'une
perspective, qu'à libérer pour le temps d'une séquence un corps
ondulant sous l'eau avec grâce. Le réalisateur Alejandro Fardel
réussi là un magistral premier film, soutenu avec brio par des
comédiens non-professionnels (à l'exception de latrès bonne Sofía
Brito), récupérés aux abords de Buenos Aires lors d'un casting
géant.
Argentin
lui aussi, mais s'intéressant à la période de la dictature,
Infancia Clandestina
de Benjamin Ávila (Quinzaine des Réalisateurs) a reçu une
« standing ovation » d'une bonne quinzaine de minutes.
Basé sur l'enfance du réalisateur – qui avait du mal à retenir
ses larmes au milieu de l'enthousiasme de la salle, la suscitant
ainsi d'autant plus –, le film raconte, du point de vue d'un enfant
d'une douzaine d'année, le quotidien d'une famille de
révolutionnaire ayant choisi de risquer leur vie contre le régime
militaire (le sujet est dans l'actualité : on peut lire le
récemment paru Mapuche de Caryl Férey, roman policier lui
aussi situé sous la dictature). Relativement classique au niveau de
la narration (l'histoire d'amour entre le gamin et une jeune camarade
d'école est tout de même curieuse vu l'âge des protagonistes), et
quelque peu plombant lors des scènes émotionnelles (au ralenti), le
film peu faire penser à une copie rajeunie d'À bout de course
de Sidney Lumett, River Phoenix malheureusement en moins. Infancia
Clandestina bénéficie cependant d'une certaine inventivité
graphique : les rêves, fantasmes et souvenirs lointains de
l'enfant sont en effet présentés en animation, dans un saccadé
habilement impressionniste. Et surtout, certains dialogues, notamment
ceux mettant en scène l'oncle Beto (Ernesto Alterio) sont de vrais
pépites : depuis la gouaille rageuse dans ses échanges sur la
conception de la vie que doit mener un révolutionnaire (profiter de
la vie tant qu'elle est là), jusqu'à ses délicats conseils à son
neveu quant à la façon de savourer les filles (comme des
cacahouètes au chocolat). Dommage que, pour le coup, la musique y
soit aussi prégnante...
Une
autre co-production latino-américaine devrait attirer les regards :
le premier film de Júlia Murat, Historias
que só existem
quando lembradas (ce qui signifie, en portugais du Brésil :
« les histoires n'existent que lorsqu'on s'en souvient »).
Dans un village où seuls des vieux semblent vivre immuablement une
vie réglée à la seconde près : chaque matin, Madalena
(magnifique Sonia Guedes) se lève avant l'aurore pour faire ses
petits pains, les porte en suivant la voie de chemin de fer jusqu'au
village, pour les déposer sur les étagère d'Antonio, qui les
enlève dans un ballet taquin afin qu'elle les remette, puis tout
deux vont s'asseoir pour boire le café en répétant sur la météo
la même chose que la veille. L'histoire – le conte – manque
cruellement d'élément déclencheur. En fait de déclencheur, ce
sera celui d'un appareil photo : la jeune Rita entreprend en
effet de venir photographier le village et ses habitants,
s'introduisant progressivement dans cette routine si bien rodée, en
la perturbant évidemment quelque peu. Les habitants redécouvrent
leurs visages, se souviennent de photos passées, et vont jusqu'à
ressortir le phonographe afin d'organiser un bal. Danse partagée,
mais hors du temps, en réponse à celle solitaire et contemporaine
de Rita écoutant Franz Ferdinand avec ses écouteurs au milieu d'une
nuit noire. La jeune fille enquête, se demande pourquoi personne ne
semble être mort depuis quarante ans, et dans des plans fixes à la
composition et à la lumière très travaillées, dévoile à l'écran
la beauté des lieux et des visages. Des gestes ancestraux, les sons
et les couleurs de la nature se révèlent avec la lenteur douce
d'une photographie dans son bain de développement.
Aux
antipodes : films australiens
Film
très théâtral – d'ailleurs adapté d'une pièce – Face
to face de Michael Rymer se veut méthodique et pédagogique :
il s'agit de montrer une façon de résoudre les conflits qui se base
sur la réunion des protagonistes, les échanges et les confessions
qui s'ensuivent. Le coupable, un jeune homme aux violents accès de
colère, embouti la voiture de son patron après que celui-ci l'a
viré. Au fur et à mesure, il apparaît que sa colère, aussi
disproportionnée soit-elle, connaît de multiples explications –
psychologiques, traumatiques, sociales – faisant intervenir toutes
les personnes présentes. L'histoire initiale se déplie en de
complexes ramifications, puisant dans un passé lointain ou la
situation immédiate, allant chercher du côté des frasques
sexuelles du patron, du sentiment d'injustice de ses employés, d'un
père violent... Ces histoires qui ne paraissaient pas avoir de lien
entre elle, par les réactions qu'elles produisent chez les
personnages en s'adaptant à leur caractère, sont finalement toutes
imbriquées. Et au milieu de ce déballage parfois
sentimentalo-simpliste – mais toujours issu d'une bonne volonté de
transparence de la part des personnages – le modérateur relance le
jeu, calme les esprits, rappelle chacun au rôle qu'il a accepté de
jouer. Si un accord à l'amiable est trouvé, engageant chacun des
présents à faire évoluer son comportement de manière à ce que la
roue se mette de nouveau à tourner, le coupable initial échappera à
un séjour en prison qui le transformerait probablement en criminel
endurci. On croit à la rédemption, en somme, si les possibilités
sont réunies pour que le repentir puisse s'exercer concrètement et
selon un accord convenu. Et ce n'est pas seulement le coupable qui
doit promettre de s'amender. Le film repose en effet sur le ressort
comique de la répétition et de la révélation des côtés obscurs
des personnages en présence : et en douze jours de tournage,
quasiment en huis clos puisqu'à part quelques rares flash-back tout
se passe dans la salle dont les protagonistes sont tenus de ne pas
sortir, on peut penser que l'activité laborieuse a eu son effet sur
les alternances de tension-rigolade qui se propagent aussi aux
spectateurs. Le prochain film du réalisateur devrait parler d'un
joueur de foot australien... travesti. À suivre.
Et
pour finir...
Ce
ne fut pas le film de clôture du festival, mais The End porte
cependant fort bien le titre de la longue, déstructurée et
provocatrice chanson des Doors. Produit dans un Maroc dont la censure
n'a pourtant pas tendance à laisser passer ce genre de film, il a
été réalisé par un autodidacte néophyte, Hicham Lasri, auquel sa
productrice envisage de laisser carte blanche pour son film suivant.
Audacieux, au vu du style surréaliste de ce film en noir et blanc,
qui commence par une image inversée du monde... Il faut dire que le
sujet se prête à toutes les inversions : l'histoire a lieu à
Casablanca, pendant les quelques jours précédant la mort du roi du
Maroc, Hassan II ; elle montre les frontières trouble entre
pouvoir et torture, entre propagande et oppression ; elle se
base sur l'expectative, cet état de non-lieu qui caractérise le
passage d'un ordre à un autre. Le personnage principal, Mikha,
squelettique est immense, n'en a pourtant pas grand chose à faire de
cet état politique : perdu, alcoolique, drogué (la première
scène le montre assis sur des chiottes au-dessus d'une cheminée
immense où la police brûle le hashish – il disparaît dans la
fumée), il n'a que l'obsession de s'enfuir avec Rita, que des
chaines entravent. Chaines réelles qui cliquettent tout au long du
film, et chaines protectrices de ses « frères », quatuor
de Pieds Nickelés braquant au gré de leurs envies les petits
commerçants de la ville. Mikha n'aura de cesse de tenter de
s'intégrer à ce groupe en marge de la légalité, à la frontière
de la folie, prêt à supporter pour cela tous les bizutages. Prêt
aussi à passer outre l'emprise protectrice du chef de la police,
Daoud, le « dogue
du pouvoir ».Personnage ambiguë, capable de
débrancher son sonotone pour ne pas entendre les hurlements de celui
qu'il torture, comme de maintenir en vie une femme que la paralysie
tient aussi enchaînée que Rita. La caméra virevolte tandis que
l'intrigue se noue, s'enroulant autour des personnages, montrant des
images qui regorgent de trouvailles visuelles. Les plans sont longs
et le rythme est rapide, comme si le spectateur se retrouve dans un
entre-deux de la temporalité, confronté à un monde poétique et
violent, stylisé et réel, drôle et tragique ; complexe.
segunda-feira, 12 de dezembro de 2011
Rencontres d'automne - Festival de Gardanne 2011 [eXsitu novembre 2011]
Depuis
la passerelle de la gare de Gardanne, panorama sur l'usine ocre d'où semble
émaner une odeur douçâtre et sourdre la teinte rouge qui couvre les murs de la
ville. Peut-être Banksy aurait-il pu y tracer quelques-uns de ses graf', mais
il préfère les réserver aux murs cinématographiques de son docu Faites le
mur. Qu'importe : s'il n'était pas à Gardanne, son docu est venu à sa
place, et il n'y était pas seul. Les platanes de la rue principale (et unique)
de Gardanne n'avaient jamais vu autant d'inconnus se précipiter sur d'innocents
kebabs et les engloutir sans même s'informer du résultat du dernier match de
l'OM. L'épisodique phénomène (du 21 octobre au 1er novembre 2011) a cependant
paru se limiter aux abords directs du cinéma des 3 casino. Est-ce de là
qu'ont surgis ces étranges individus aux regards rêveurs ? Ou bien venaient-ils
de plus loin, voyageurs immobiles (trans)portés par la programmation très
internationale du 23ème festival cinématographique d'automne ? De soirée
italienne en hommage au cinéma sud-américain ou iranien, elle est faite d'un
panorama de films d'ici et d'ailleurs... ![]() |
| Curling |
![]() |
| La dernière piste |
![]() |
| Les couleurs de la montagne |
![]() |
| Animal Kingdom |
Les
platanes gardannais commencent à reprendre de l'assurance, voilà que les
cinéphiles s'éparpillent. Que leur restera-t-il, à par des étoiles dans les
yeux ? Sans doute le goût des cachous-crottes de chèvres de La pecora nera
de l'italien Ascanio Celestini, très fine évocations de l'univers de la folie. Et
certainement le visage sans expression de Kati Outinen dans Le Havre :
Kaurismaki, grand chouchou du festival, fait entrer un nouveau sujet
contemporain (l'immigration) dans son univers coloré et rétro, à la gestuelle
poétique. En sortant de ce dernier film, c'est bien les effluves de la Manche que l'on sent caresser les
feuilles des platanes... Voilà de quoi balayer les miasmes de l'usine jusqu'à
l'année prochaine !
![]() |
| Le Havre |
Shame (Steve McQueen, 2011) [eXsitu novembre 2011]
avec Michael Fassbender, Carey Mulligan
Steve
McQueen, après le très salué Hunger, sort en salle son
deuxième film. Dans Shame, il profite sans retenu du corps de
Michael Fassbender : l'acteur y campe Brandon, un trentenaire
new-yorkais et... sex-addict. Quand sa soeur Sissy – une Carey
Mulligan sortant tout droit de sa vie pas très rose dans Drive
de Nicolas Winding Refn – débarque avec son écharpe rouge au
milieu de la routine bien roulée des étreintes anonymes et des
films de culs, Brandon débande. Dur.
Le spectateur français qui a regardé l'affiche avant d'entrer dans
la salle retrouve, dans le premier plan du film, la main immobile de
Brandon à moitié masquée par le drap, déposée indécise à la
limite du sexe. Le plan en plongée montre un corps offert, mais dont
le drap permet de respecter la pudeur. Ainsi, si la caméra
accompagne Brandon, c'est comme témoin discret, ne prétendant pas
percer un passé qu'il se refuse à dire et qui semble décider de
son besoin d'étreintes sans lendemain. Elle veille sur lui avant
qu'il n'ouvre les yeux et demeure immobile après qu'il a quitté son
lit, en lui laissant le soin d'ouvrir les rideaux pour faire entrer
la lumière dans l'image : la honte qu'il laisse derrière lui – le
titre vient s'inscrire à l'endroit même où reposait son corps –
ne semble apparaître que parce qu'il l'a permis. Observé, Brandon
reste maître d'actions qui échappent à l'image ; jugé, il ne
l'est que par les autres personnages du film ; enfermé, il ne l'est
pas par le cadre, qu'il déborde sans cesse, mais par l'implacable
architecture de la ville – qui ne fait que refléter la névrose
dans laquelle il se débat.
Car malgré la situation sociale avantageuse où il se trouve (bon
boulot, belle gueule, et célibataire de surcroît), Brandon ne
semble parvenir ni à s'extraire des trajets répétitifs dictés par
le métro, ni des cadres d'aciers et de verre où il évolue
quotidiennement. La répétition dicte son comportement : dans la
première séquence, c'est à peine s'il est possible de distinguer
l'une de l'autre les deux aventures sexuelles, les deux réveils
matinaux, les deux écoutes du répondeur sur laquelle se fait
entendre la même voix plaintive. Et lorsqu'il voit un couple
s'exhiber en levrette à une porte-fenêtre, il s'empresse de répéter
l'expérience. Il n'est pas seulement inapte à vivre un présent
continu, mais à vivre un présent tout court, puisque de son propre
aveux il aurait préféré être musicien dans les années 1960. La
musique, d'ailleurs, lorsqu'elle se fait épique pour accompagner un
échange de regards avec une femme inconnue dans le métro, contribue
encore une fois à le dissocier d'une réalité quotidienne : là où
l'image ne montre que la scène triviale d'un homme qui finit par
suivre une femme, la musique introduit un caractère héroïque dont
l'on ne sait trop s'il faut rire ou pleurer.
L'irruption de la sœur de Brandon, Sissy, vient perturber ce
parfait enchaînement de répétition et de détachement du monde.
Dans une séquence magistrale, Brandon balance avec rage sa montagne
de porno dont l'accumulation est rendue palpable par les plans
précipités. La chanson New-York New-York interprétée avec
une lenteur mélancolique par Sissy fait venir aux yeux de Brandon
une larme que l'on pourrait espérer salvatrice. Mais pour Brandon
« les actions comptent, pas les mots », et le long plan
où le frère et la sœur discutent, de dos, tandis que dans
profondeur de champ l'enfance prend la forme flouté du dessin animé
Félix le chat, n'aboutira qu'à une scission plus profonde. Le désir
d'auto-destruction du personnage le conduira d'étreintes en
étreintes, hétéro, homosexuelles, ou multiples ; la ville d'abord
bleu acier tournera au rouge sang des feux rouges et des éclairages
de boîtes interlopes. Il court de droite à gauche dans un plan dont
la caméra finira par le laisser filer, en restant arrêté au feu
rouge ; il court de gauche à droite pour retourner tout de même
vers sa sœur. Lorsqu'il s'arrête, c'est auprès des lugubres
morceaux de ponton émergeant encore sur le dock où mirent pied à
terre les survivants du Titanic : il a encore la tête hors de l'eau,
mais tout juste. Pourtant, on ne saura pas si la répétition à la
fin du film de la scène inaugurale du métro se finit ou non de la
même façon. Incertitude pour le spectateur, mais c'est maintenant à
Brandon de choisir.
domingo, 13 de março de 2011
True Grit (Coen, 2010) [eXsitu mars 2011]
A Serious Man débutait déjà par un épigraphe religieux : « receive with simplicity everything that happens to you. » Ce à quoi le personnage principal, accablé par l'effondrement progressif de toute son existence, n'avait pas d'autre choix que de se conformer – et on avait ri jaune de ce Job des sixties s'arrachant les cheveux sur fond de Jefferson Airplanes. True Grit fait un saut dans le passé encore plus lointain de la conquête de l'Ouest, et s'ouvre par une phrase tirée de la Bible : « the wicked flees when none pursueth » – comprendre, « le mauvais fuit quand nul ne le poursuit ». Redondance illustrant simplement la basique histoire de vengeance qui fait la trame du film ? Le « wicked » est alors sans nulle doute le meurtrier Tom Chaney (Josh Brolin), poursuivi avec une détermination très mature par la toute jeune fille de la victime, Mattie Ross, quatorze ans (Hailee Steinfeld), qui n'hésite pas à s'adjoindre les services d'un marshall bourru et alcoolisé, aux méthodes expéditives mais au talent réel (« true grit »), Rooster Cogburn (Jeff Bridges). Ce couple insolite est bientôt rejoint par le Texas Ranger LaBoeuf (Matt Damon), déterminé à inculper Tom Chaney pour un autre méfait : le meurtre du chien du gouverneur du Texas ayant dégénéré en assassinat du gouverneur lui-même.
La gamine, inattendue dans cet univers de western qui fait bien évidemment référence aux classiques du genre, renverse avec la truculence de son regard décidé mais encore (un peu) innocent nos habitudes de spectateurs. Si personne ne la prend tout d'abord au sérieux, elle n'en est pas moins efficace, car ne pas avoir l'air crédible est une constante chez les Coen, même si ça ne fait pas moins de dégâts – parlez-en aux victimes de Javier Bardem dans No Country For Old Men ou de Peter Stormare dans Fargo. Les corps sont des enveloppes qui ne s'ajustent pas exactement à ce qu'ils renferment vraiment. Jeff Bridges ne joue pas le rôle que John Wayne avait joué dans le True Grit de Hathaway en 1969 sans se sentir un poil héroïque – et pourtant, Cogburn et LaBœuf se chamaillent sous les yeux de Mattie, et les nôtres, pendant la moitié du film pour savoir lequel tire le mieux. L'homme dissimulé sous ses prétentions héroïques a toute les failles du ridicule, et a tendance à avoir l'humanité fébrile ou avinée. Jeff Bridges est parfait en ultime cow-boy vieillissant, qui finit par exploiter ses talents dans un cirque pour s'adapter à une société en mutation et prouver une fois de plus que l'Histoire Américaine imprime la légende et (surtout) la met en scène. La splendeur de l'insupportabilité de Matt Damon est quant à elle ingénieusement exploitée – quoiqu'on puisse regretter qu'il ne soit que blessé par le malencontreux coup de fusil de Jeff Bridges. Après tout la mort de Brad Pitt dans Burn After Reading était un soulagement certes fort égoïste mais ô combien jouissif. Les Coen sont aussi forts pour faire souhaiter la mort d'un personnage que leurs personnages à être fragilement vivants.
Car ceux qui sont descendus comme des lapins, points noirs à peine visibles dans la profondeurs de champs, n'offrent effectivement pas beaucoup de résistance. Rappel d'un âge d'or où les figurants s'effondraient en silence et où seul le héros avait droit à une agonie digne de ce nom ? Le lendemain matin, les cadavres bleuis et gelés suivent pourtant les vivants d'un regard accusateur. C'est que les Coen aiment bien renverser les tendances et occulter la mort du personnage principal (cf. Josh Brolin dans No Country) : ce sont les personnages secondaires qui peuvent prétendre à une mort en gros plans, suante, gargouillante et saignante. Quitte à ce qu'il soit complexe, ensuite, de se débarrasser des cadavres (et sans remonter jusqu'à Frenzy de Hitchcock, la réapparition quotidienne de la barge d'ordures servant de cimetière dans Ladykillers en est un parfait exemple). Le corps, aussi grotesquement absurde que sa mort puisse paraître, est un problème qui excède les limites de la vie et occupe même les vivants. Ce n'est pas pour rien que Mattie dort dans l'entreprise de pompe funèbre qui va enterrer le corps de son père, et fait déplacer celui de Rooster Cogburn dans le caveau familial. Ce n'est pas non plus pour rien que le serpent qui va la piquer et lui faire expier par la perte d'un bras la mort de Tom Chaney sort du ventre d'un cadavre.
« The wicked flee when none pursueth », finalement, ce n'est peut-être pas le meurtrier que tout le monde poursuit. Parce qu'alors on aurait la fin de la citation : « but the righeous are as bold as a lion », et Matti, Rooster et LaBoeuf auraient été sans peur et sans reproche. Mattie pleurerait la mort de son père et non celle de son cheval, elle ne tuerait pas un homme, et Rooster ne courrait pas pour la sauver alors que nul ne le poursuit. Le rachat ressemblerait-il à la culpabilité ? Mais ce qui plane au-dessus du film des Coen c'est le lien entre la première et la dernière image : l'homme abattu gisant dans le cadre de lumière d'une porte de saloon ; une femme en noire tournant le dos à des pierres tombales et s'éloignant dans les hautes herbes d'une prairie. La caméra s'approche en travelling du mort, elle laisse la femme partir en demeurant à côté des tombes. Au milieu de cet encadrement macabre, Mattie Ross, dont la première apparition juvénile a lieu en gros plan derrière la vitre d'un train où se reflète la construction de l'Amérique, aura été un témoin qui a payé de son corps sa participation à la naissance morale et métaphysique d'une nation.
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